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Faire ses semences (2)

Deuxième partie du dossier « Faire ses semences ».

Faire ses semences : pourquoi ?

Lire la première partie : faire ses semences : comment ?

Nous avons expliqué en première partie ce qu’est une variété dite « ancienne », une variété dite « fixée » (ou paysanne) et une variété dite « hybride ». Nous avons décrit les stratégies par lesquelles une ferme peut utiliser des variétés aux patrimoines génétiques variés et prometteurs pour les récoltes, tout en gardant une autonomie par rapport à la production de la semence.

Après avoir traité dans une première partie du « comment », nous allons parler du « pourquoi » reproduire des semences adaptées à son terroir.

Dysfonctionnements liés aux semences hybrides industrielles

Nous avons vu dans la première partie l’intérêt pour une ferme (ou un jardinier) d’utiliser des variétés fixées ou de reproduire des semences adaptées à son terroir plutôt que des semences hybrides.

Certes, certains rétorqueront que certaines variétés hybrides sont résistantes à certaines maladies, que ce sont pour ces résistances qu’elles ont justement été créées, et pour leur meilleur rendement.

Alors, que penser ?

L’hybridation est d’abord un phénomène naturel. C’est l’un des principaux facteurs d’apparition naturelle de nouvelles espèces. L’intérêt de l’hybridation réside dans la fameuse vigueur hybride : les plantes directement issues de croisements (les HF1) sont souvent vigoureuses, productives et plus homogènes.

Voici un schéma (réalisation graphique par Elsa Depont) expliquant d’où proviennent les semences hybrides « naturelles » et les semences hybrides non naturelles dites « F1 ».

FDA-semences-hybrides

Mais le problème des semences hybrides actuelles – issues de l’industrie – est (au moins) triple :

  • l’agriculteur qui les utilise ne peut pas ré utiliser les semences produites à partir de légumes eux-même cultivés à partir de semences hybrides achetées. En effet, les semences hybrides sont « fidèles » à la première génération (c’est-à-dire les légumes récoltés à partir des semences achetées), mais la seconde génération (c’est-à-dire les légumes récoltés à partir des semences issues de la première génération cultivée) donnera des légumes non conformes aux caractéristiques de la variété initiale. Ces légumes seront « dégradés » (rendements inférieurs d’au moins 20%, perte des résistances espérées, etc). Ainsi, l’agriculteur doit pour chaque nouvelle sulture racheter les semences aux 5 grands semenciers (Monsanto, Syngenta, Limagrain, Pioneer, Dupont), ce qui le rend dépendant à cette agro industrie. Et les semences sont coûteuses. Leur achat peut représenter facilement 20 % des charges annuelles d’un céréalier par exemple.
  • les semences hybrides sont adaptées à des modes de culture avec engrais et pesticides chimiques de synthèse. En effet, les semenciers industriels qui fabriquent ces semences vendent également quantité de produits chimiques qui empoisonnent les sols, la nourriture que nous mangeons, l’eau que nous buvons. Aussi, les semenciers créent des variétés qui garantissent des légumes calibrés, gros, à croissance rapide. Ils ne privilégient pas la résistance naturelle aux ravageurs, rigueurs de climat, etc.
  • les caractéristiques intrinsèques des semences hybrides vues ci-dessus (impossibilité de les re semer notamment) et surtout le système de domination entretenu (domination de quelques semenciers qui ont un pouvoir énorme sur le marché de la semence et également, sur les réseaux de commercialisation des fermes, sur les achats de pesticides et herbicides) empêchent le travail de sélection variétale sur un site donné. A titre d’exemple, un paysan céréalier qui souhaite utiliser des variétés anciennes de blé ou valoriser une sélection variétale réalisée sur sa ferme, aura des difficultés à commercialiser sa production. De nombreuses coopératives de vente de blé ou de farine n’acceptent pas les variétés anciennes ou sélection variétale. Ce temps passé à la commercialisation, et l’absence de facilités pour cela (il faut trouver un meunier qui accepte de prendre ce blé, trouver les consommateurs, les magasins, etc) peuvent dissuader nombre d’agriculteurs à se lancer dans l’aventure. Il ne faut pas oublier que les agriculteurs n’ont pas de marge de manœuvre financière (la plupart des céréaliers fonctionnent avec de forts endettements) et ne peuvent donc pas prendre de risque sur leur commercialisation.

Or, le travail de sélection variétale à partir de variétés anciennes permet, année après année, de sélectionner les plantes les mieux adaptées aux conditions pédo climatiques de la ferme. C’est ce travail pluri millénaire qui a permis une grande richesse génétique de notre alimentation. Cette diversité génétique nous garantit qu’il y aura toujours une semence adaptée à de nouvelles conditions climatiques. C’est essentiel dans le contexte actuel de climat déréglé.

Un appauvrissement de la biodiversité

A l’heure actuelle, l’organisation de la sélection, de la multiplication et de la commercialisation des semences et plants, s’est mise en place bien en amont des fermes. La plupart des paysans ont perdu leur autonomie et leur savoir-faire en matière de semences et plants, en faveur d’un secteur marchand spécialisé. Ainsi, au-delà de la préservation des ressources naturelles, se pose la question de leur gestion, de leur mobilisation au profit de la collectivité et de leur utilisation par les agriculteurs et les jardiniers.

Chaque terroir, chaque système agraire, chaque besoin alimentaire ou culturel nécessite sa variété contrairement au système « engrais-pesticides » qui impose partout un nombre restreint de variétés. De plus, les modes de cultures qui sont liés à ces variétés paysannes sont facteurs de préservation des ressources naturelles au sens large, car les plantes tendent vers une utilisation optimale des possibilités du milieu environnant, avec un impact positif sur plusieurs composantes de l’environnement, par exemple en matière de stabilisation des sols ou de biodiversité sauvage ou cultivée (extraits du site web du réseau des semences paysannes).

Cela est plus particulièrement vrai si l’on considère les dérèglements climatiques en cours et la nécessité de sélectionner des variétés adaptées aux nouvelles conditions climatiques.

75% des espèces comestibles ont disparu en moins d’un siècle (chiffres ONU – FAO).

La disparition des savoir-faire et la standardisation industrielle ont appauvri notre nourriture, au point qu’il faudrait manger 26 pêches d’aujourd’hui pour retrouver la valeur nutritionnelle d’une pêche de 1950. De même les variétés de pommes d’autrefois contenaient jusqu’à 100 fois plus de vitamines que certaines de nos variétés modernes. (Résultats d’une étude publiée récemment, le rapport Still No Free Lunch de Brian Halweil, du World Watch Institute – États-Unis).

La règlementation en matière de semences

Règlementation générale

La règlementation en matière de semences est très complexe. Ce qu’il est important de bien comprendre concernant une ferme qui a une activité commerciale, c’est que le droit n’est pas favorable au maintien de variétés non hybrides.

En effet, pour échanger ou commercialiser des semences et plants destinées à une exploitation commerciale, il faut que les variétés soient inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés. Pour cette inscription, la variété doit actuellement subir une série de tests afin de vérifier son adéquation aux normes de Distinction, d’Homogénéité et de Stabilité (tests DHS) et évaluer l’amélioration par rapport aux variétés existantes (test VAT : Valeur Agronomique et Technologique), lorsqu’il s’agit de plantes de grandes cultures. Ces normes DHS sont satisfaites par des semences hybrides, puisque ces semences donnent naissance, à la première génération, à des plantes / légumes aux caractéristiques sûres : le jardinier ou le maraîcher qui sème des graines de courgettes F1 est sûr de récolter une courgette qui corresponde aux caractéristiques indiquées sur le paquet et pour lesquelles cette variété de courgette a été inscrite au catalogue officiel.

Cependant, pour les variétés paysannes et de terroir, l’expression des plantes en fonction du milieu et l’évolution des lignées et populations sur les fermes rendent quasi impossible la description suivant ces critères officiels DHS et VAT, ces variétés étant souvent peu homogènes et peu stables pour préserver leurs possibilités d’adaptation et d’évolution. Leur inscription devient alors impossible, ce qui leur empêche d’accéder au marché pour être commercialisées puis cultivées, seul moyen de ne pas disparaître.

D’autre part, le coût de l’inscription (pour une variété de céréales : plus de 6.000 € auxquels il faut ajouter le maintien au catalogue : plus de 2.000 € pour les 10 premières années) empêche l’inscription des variétés issues de sélections paysannes : celles-ci sont trop nombreuses et concernent des volumes limités. Dans le cas des potagères, un catalogue annexe de «Variétés anciennes pour jardiniers amateurs » a aussi été créé dont les frais d’inscription sont un peu moins importants.

Le travail de sélection réalisé chaque année dans leurs champs par des paysans qui continuent à créer leurs propres variétés, nécessite des échanges réguliers et très diversifiés de quantités modestes de graines ou de plants qui vont réveiller et élargir leur potentiel génétique en passant d’un champ à un autre. Les scientifiques ont donné un nom à cela : la co-évolution.

A chaque échange, les lots de semences sont différents : ils ne peuvent être tous décrits et enregistrés dans un catalogue qui deviendrait une usine à gaz paralysante. Ces échanges sont une pratique courante dans la plupart des pays du monde, et encore tolérée dans de nombreux pays européens.
Nous renverrons le lecteur qui veut approfondir ce sujet vers la page très bien faite du droit semences réseau de semences paysannes dont nous avons ci-dessus repris des extraits.

Le catalogue officiel de semences

Extrait du site Germinance.

Nombre de variétés inscrites au catalogue officiel européen fin 2014
19247 variétés standard (liste a et b) + 51 variétés de conservation (liste c) + 684 variétés destinées principalement à l’autoconsommation (liste d) = 19982 variétés inscrites + 520 en cours de radiation
Environ 11520 (soit 60 %) sont des variétés hybrides F1
Environ 8460 sont des variétés non hybrides
Chez certaines espèces, la part des variétés hybrides dépasse les 90 %: chicorée endive de Bruxelles, concombres et cornichons, maïs potager, pastèque.
La part des variétés hybrides dépasse 80 % chez les Cucurbitacées, les Solanacées, les choux et les épinards
Chez 11 espèces (ou sous espèces) seulement, il n’y a aucune variété hybride soit chez seulement 16 % des espèces ou sous espèces.
Les variétés de conservation représentent 0,2 % des variétés inscrites : seulement 3 variétés inscrites par la France.
Les variétés destinées principalement à l’autoconsommation représentent 3,4 % des variétés inscrites : 39 % de ces variétés sont des variétés de tomate ; 64 % sont des variétés de Solanacées et de Cucurbitacées.
Par contre, il n’y a que 3 variétés de betterave (pour toute l’Europe !), 4 de radis, 5 des diverses chicorées. Pour l’ensemble des choux si divers, il n’y a que 26 variétés inscrites par l’Europe en 5 ans, soit un peu moins de une par pays.

Ce n’est qu’à certaines conditions qu’une ferme peut produire ses propres semences.

Une ferme a le droit d’acheter des semences non hybrides (ou hybrides mais le résultat de la sélection variétale sera alors plus aléatoire). Si les semences achetées n’appartiennent pas à une variété protégée par un COV (Certificat d’Obtention Végétale), il est possible de les multiplier, de cultiver des légumes à partir des semences reproduites, et de vendre ses légumes. Si les semences n’appartiennent pas une variété protégée par un COV, elles sont dites du « domaine public » (voir notamment ce qui est indiqué dans la catégorie « obtenteur » sur le catalogue officiel des variétés, http://cat.geves.info/Page/ListeNationale ) .

Par contre, si les semences appartiennent à une variété protégée par un COV, il est possible de reproduire les semences à la ferme uniquement pour 34 espèces dérogatoires et en payant des royalties ( voir http://www.semencespaysannes.org/reglementation_de_la_propriete_intellectuelle_435.php ).

Le paysan peut éventuellement utiliser des semences achetées (et appartenant à une variété protégée par un COV) pour faire sa propre sélection et non une reproduction à l’identique des semences de la variété achetée. Dans ce cas, le travail, de plusieurs années nécessaire à la sélection effectuée par le paysan selon ses propres critères, aboutit à des semences distinctes de celles de la variété qu’il a achetée en premier ressort et ne constituent pas en soit une potentielle contrefaçon.

Dans tous les cas, ce qu’une ferme n’a pas le droit de faire, c’est de vendre les semences ainsi produites (qu’elles appartiennent ou non à une variété protégée par un COV).

Liens :

  • réseau des semences paysannes : réseau constitué de plus de soixante-dix organisations, toutes impliquées dans des initiatives de promotion et de défense de la biodiversité cultivée et des savoir-faire associés. Outre la coordination et la consolidation des initiatives locales, le Réseau Semences Paysannes travaille à la promotion de modes de gestion collectifs et de protection des semences paysannes, ainsi qu’à la reconnaissance scientifique et juridique des pratiques paysannes de production et d’échange de semences et de plants.
  • graines de vie : lancé par Philippe Desbrosses, graines de Vie est un mouvement citoyen pour la sauvegarde des variétés potagères et fruitières. 100 ambassadeurs vont être formés en 2015 et 2016, qui formeront chacun à leur tour 50 personnes, pour une transmission du savoir-faire.
  • graines de troc : plate-forme en ligne où chacun peut proposer et échanger ses graines, en constituant tous ensemble une collection commune. Chaque envoi de graines permet d’obtenir un jeton et donne la possibilité de choisir parmi les variétés de la collection. Le troc, c’est l’occasion de partager nos richesses et de faire l’expérience d’un autre mode d’échange.
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Ce dossier a été réalisé par Horizon Permaculture